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Saint François d’Assise et le sultan – Interview du frère Gwénolé Jeusset

 Pour le 8ème centenaire de la rencontre de saint François d’Assise et du Sultan Malik al-Kâmil à Damiette, la famille franciscaine de Nantes, le Service diocésain des relations avec les musulmans et l’association Tibhirine ont organisé  une rencontre le mercredi 13 mars 2019.  Et à cette occasion, la revue “Eglise en Loire Atlantique” a interviewé le frère Gwénolé Jeusset.

Voici le texte de cette interview :

Frère Gwenolé Jeusset, franciscain nantais, a vécu la plus grande partie de son ministère au service du dialogue interreligieux en terres d’Islam. Des recherchesl’ont également conduit à remettre en lumière un épisode très ancien de dialogue entre les deux religions : la rencontre de saint François avec un sultan, au coeur de la 5e croisade. C’était en 1219, il y a tout juste 800 ans.

Né le 1er mai 1935, frère Gwenolé Jeusset entre dans l’Ordre franciscain en 1954. Il est envoyé en Côte d’Ivoire en 1968 où on lui demande, à sa grande surprise, de créer une Commission de relation avec les musulmans. « J’étais sensible à œcuménisme car mon père, catholique, était devenu protestant alors que j’étais jeune adulte, mais les relations avec les musulmans, je n’y avais jamais vraiment réfléchi ». 15 années en Côte d’Ivoire lui font découvrir l’Islam de l’intérieur, dans un climat apaisé. En 1982, l’Ordre franciscain lui demande de créer une Commission internationale des relations avec l’Islam et à ce titre, il visite les communautés, aux Philippines, au Pakistan, en Indonésie, en Bosnie, au Maroc, en Somalie, etc.

De 1993 à 1996, Frère Gwenolé devient maître des novices avant d’être nommé directeur du Service des Relations avec l’Islam (SRI) de la Conférence des évêques de France. En 2003, âgé de 68 ans, il repart pour Istanbul avec pour mission de créer un Centre franciscain interreligieux pour tisser des liens avec les communautés : chrétiennes autres que catholiques, juives, alévies et musulmanes sunnites : « nous étions quatre, j’étais parti pour trois ou six ans, j’y suis finalement resté douze ans ».

La rencontre entre saint François d’Assise et le sultan interrogeait frère Gwenolé depuis longtemps. Il en entendait parler par les frères mais sans savoir si elle avait vraiment eu lieu. Il a été le premier à faire des recherches sur le sujet, jusqu’à écrire des livres qui ont remis à jour ce fait historique. « Il y avait beaucoup de petites sources, des textes écrits à peine quarante ans après l’événement et des textes plus récents qui contredisaient les premiers. »
Frère Gwenolé raconte : « La rencontre a bien eu lieu, en 1219, pendant une trêve de la 5e croisade pour la prise de Damiette, sur le bord du Nil, non loin du canal de Suez. Saint François, profitant de cette trêve pour franchir les lignes, demande à voir le sultan. La bataille avait été rude, on comptait 6 000 morts. Avec un autre frère, il est amené au sultan, neveu de Saladin. Tout le monde est alors persuadé qu’il va à la mort. Mais, Malik al-Kāmil, comme son oncle et son père, est un homme qui désire la paix, le sultan est entouré de soufis et de mystiques, dont son père spirituel, un vieillard de 90 ans. Il est surpris par cet homme qui lui parle de sa foi chrétienne. On ne sait pas ce qui s’est dit, ce qui est sûr, c’est qu’il a laissé quelques lignes dans sa règle provisoire. Il prend la méthode qui sera celle ensuite de Charles de Foucauld. On y lit : “ ceux qui vont parmi les sarrasins, peuvent adopter deux manières de vivre. La première, c’est de vivre dans la paix et la soumission en témoignant qu’ils sont chrétiens par leur vie. La deuxième : s’ils voient que Dieu les appelle à créer une Église, qu’ils le fassent. ” Ce qui est étonnant à cette époque, c’est la première méthode. »

Frère Gwenolé ajoute : « Saint François a passé quinze jours chez le sultan. Dans les sources que j’ai consultées, le terme de courtoisie de la part du sultan revient très souvent. Le sultan veut offrir des cadeaux à François qui refuse car il veut rester pauvre, alors, le sultan assure une escorte princière pour aider François et son frère à retraverser les lignes de combat en toute sécurité. À la fin de la trêve, la bataille reprend, les croisés gagnent la ville et y restent deux ans avant d’être défaits. » Pourquoi cette rencontre est-elle si peu connue ? « L’Ordre n’a pas retenu cet épisode de la vie de saint François car, dans le contexte des croisades, il représentait une forme de double échec : François n’avait pas été martyr, il n’avait pas non plus converti le sultan. Si, dans la première règle qu’écrit saint François, il invite ses frères à la rencontre, il doit la réduire en 1221. On maintient seulement dans la règle définitive la permission d’aller en terre musulmane, sans préciser comment le faire et c’est cette règle qui est approuvée par Rome en 1223. »

Depuis quelques années cette initiative de premier dialogue interreligieux a été remise en lumière. L’Ordre franciscain a souhaité marquer le 800e anniversaire de cette rencontre et organise toute cette année des événements à Nantes, Lyon et Marseille. Un colloque est aussi en préparation pour octobre à Paris. Pour ce qui est de Nantes, la journée aura lieu le 13 mars prochain au couvent des Franciscains. Ouverte à tous, sur participation libre, elle s’organisera autour de deux conférences en matinée (La rencontre entre François et le sultan, par Gwenolé Jeusset, et Point de vue d’une musulmane égyptienne, par Azza Heikal). Dans l’après-midi se succéderont plusieurs témoignages de différentes expériences actuelles de relations entre chrétiens et musulmans, à commencer par celui de Mohammed Loueslati, aumônier musulman dans les prisons de l’Ouest.

Isabelle Nagard

Télécharger l’interview : Interiew-Frère-Gwénolé